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"Ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu. Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise. Quelle erreur d'avoir dit le ça. Partout ce sont des machines, pas du tout métaphoriquement : des machines de machines, avec leurs couplages, leurs connexions."

DELEUZE Gilles & GUATTARI Félix, 1972. L'Anti-Oedipe, Capitalisme et Schizophrénie 1.
Paris : Les Éditions de Minuit, p. 9.

"Les édifices sont accueillis de deux façons : selon l'usage qu'on en fait et selon la perception qu'on en a. Ou pour mieux dire : tactilement et visuellement. On n'aura rien compris de cette réception si on se la figure sur le mode du recueillement tel qu'il est couramment pratiqué par les voyageurs devant les monuments célèbres. Il n'existe en effet, pour le domaine tactile, aucun équivalent à ce qu'est la contemplation pour le domaine visuel. La réception tactile ne se produit pas tant par la voie de l'attention, que par celle de l'habitude. Dans l'architecture, celle-ci détermine largement jusqu'à la réception visuelle qui, par nature, se réalise bien moins dans une attention tendue que dans une observation faite en passant. Mais ce mode de réception formé au contact de l'architecture comporte, dans certains cas, une valeur canonique. Car les tâches incombant à l'appareil perceptif humain, dans les tournants historiques, ne peuvent nullement être remplies par les seuls moyens de l'optique, c'est-à-dire de la contemplation. On en vient progressivement à bout en suivant la direction imposée par la réception tactile, soit par accoutumance."

BENJAMIN Walter, 1936. L'Oeuvre d'Art à l'Époque de sa Reproductibilité Technique.
Paris : Éditions Allia, 2016, p. 88.

"On peut supposer qu'au début du siècle dernier, une famille de quatre personnes moyennement aisée était entourée, dans sa propre maison, d'un système d'objets composé de 150 a 200 éléments tout au plus, y compris la vaisselle et les vêtements. Aujourd'hui, elle disposent d'un système d'environ 2500 a 3000 objets, y compris les appareils électroménagers et les objets d'agrément. Exception faite des livres, disques et autres cassettes.
À travers un processus lent mais inexorable, on a pu assister, en fait, à une véritable révolution qui a remplacé par les objets (industriels ou non) cette présence environnante que constituait autrefois l’architecture. Les objets ont augmenté en nombre, leur utilisation et leur fonctionnement ont créé un fossé quasiment infranchissable dans l'expérience citadine de l'homme. Celui-ci vit, travaille et habite dans un univers d'objets qui se renouvellent, se spécialisent et sont sa véritable interface.
De nos jours, nous pouvons habiter des architectures ou des quartiers de villes anciens, pour ne pas dire archaïques, à condition d'y trouver un parc d'objets et des services correspondant culturellement et fonctionnellement aux activités que nous voulons y exercer. Nous pouvons habiter dans des maisons vieilles de cinq cents ou mille ans, à condition d'y trouver les installations, les services et les informations qui nous sont utiles : de l'architecture nous n'utilisons que quelques codes symboliques.
Cette transformation n'a pas seulement déplacé le centre de gravité du projet de l'architecture vers le design, elle a, en réalité, donné naissance à un nouveau théorème de la métropole. Ce théorème repose sur le constat que les transformations de la métropole sont produites non seulement par la construction de structures architecturales, de voies ou de services urbains. mais aussi par le renouvellement du parc des objets des marchandises qui améliorent et transforment l'habitabilité culturelle et technique des lieux, réalisant ainsi la ville du présent dans celle du passé, et celle du futur dans celle du présent. D'où la grande difficulté, voire l'impossibilité de planifier la métropole actuelle et son développement. En effet, cette dernière est constituée d'une multitude de microstructures, d'objets et de services qui échappent a toute logique de planification et de contrôle. Ce plancton envahit la scène, remplit le paysage, sous-tend l'utilisation de la ville, la rend flexible, l'adapte aux nécessités les plus diverses. Nous vivons dans un mégasystème d'éléments de mobilier, un light scape gigantesque, un territoire câblé qui relie une infinité de terminaux, telle une interface égalisatrice aux divisions artificielles, traversée par des tunnels d'informations et de signes qui n'ont rien de commun avec l'architecture.
"

BRANZI Andrea, 1988. Nouvelles de la Métropole Froide.
Paris : Editions du Centre Pompidou, 1991, pp. 26-27.

La perception d'un espace architectural s'inscrit dans une temporalité. Elle démarre lorsque j'entre dans l'espace, lorsque je l'explore, lorsque je le touche, lorsque je le vois, lorsque j'entends ses particularités acoustiques, sa résonance, lorsque je sens son odeur. Cette découverte de l'espace est intrinsèquement corporelle. C'est une profusion de stimulis, captés par mon corps. Je déambule, contemple, visite, m'assieds, travaille, me lave, dort, mange. Je pisse, je chie. Je discute, ris, pleure, m'émeut, m'exprime, rencontre. J'habite cet espace. Je le connais, je le reconnais. Il m'est maintenant familier, j'y ai rangé mes objets dans des placards. J'y passe des soirées, des après-midi. Je m'y réveille, je m'y couche. L'ordinaire s'est emparé de cet espace. Il est habituel. La perception que j'en ai implique mon corps dans son intégralité. Ma mémoire associe à ces lieux des évènements, des sensations, des souvenirs.

Parler de cet espace n'est pas suffisant. Je le vis entièrement. Et d'ailleurs, pourquoi j'en parlerai ? Qui veut m'entendre détailler avec une abondance excessive les moindres sensations qui s'emparent de mon corps lorsque je suis dans ce lieu ?

Ces perceptions sont intimes, à la fois conscientes et inconscientes. Elles sont dynamiques, perméables à d'autres stimulis, captées sur un écran ou par la fenêtre, par une voix au téléphone ou par un visiteur. Elles sont le produit d’un dialogue entre mon corps et l’espace, en résonance avec mes expériences passées. Le lieu où l'architecture prend toute son éloquence est mon corps. C'est mon outil de médiation avec une réalité.

La perception d'un espace est un rapport en constante évolution entre le corps et le lieu.

La perception est architecturale.

Que se passerait-t-il si mon corps, par ces perceptions, influait sur l'architecture pour la reformuler ?

Le dispositif que nous projetons s'approche d'une performance architecturale. Cette intention peut être lue de plusieurs manières. D'abord comme une architecture qui gagnerait en performances. Puis comme une architecture capable de performer. Une cohésion entre corps et espace par le biais d'un dispositif architectural.

Cette coexistence opère des transformations d'ambiances, de situations architecturales, en fonction de changements captés sur des corps. L'architecture acquiert ici une performance dynamique par sa capacité à agir et réagir. Il existe des hypothèses d'ordres différents sur les opérations rendues possibles par ce dispositif. Aujourd'hui, la domotique suit cette tendance à s'automatiser, à répondre à des besoins personnalisés, à être capable d'agir à partir de la reconnaissance vocale, à être disponible à distance via des interfaces de smartphones.

En regard de ces émergences innovantes, nous voulons établir un dispositif critique. Rendre l'architecture performante, au sens de l'action, de l'évènement, du déroulement d'un acte. Un acte architectural, composé de scènes, de dialogues entre le corps et son environnement physique.

Les objets qui peuplent nos logements, nos lieux de travail, notre cadre ordinaire sont connectés à notre corps selon des ordres différents. Un amas de dispositifs, capables de s'intégrer autant dans du bâti ancien que dans des constructions contemporaines. Il est important de constater que ce qui définit aujourd'hui notre rapport à l’espace, ce n'est plus tant le dans quoi j'habite, le dans quoi je vis. Mais bien le avec quoi j'habite, et avec quoi je vis.

Fruits d'une société de consommation, où la profusion de l'objet a pris le pas sur l'outil architectural, nous voulons pousser ce constat jusqu'à ses limites actuelles. En cherchant à comprendre, expérimenter, développer, et coder les interfaces du bâti qui émergeront avec ou sans nous.

Quelles leçons pourrons-nous tirer d'une telle expérimentation ? Cet enjeu, qui consiste à mettre en relation perceptions corporelles et architecture existe déjà sous d'autres formes. L'approche technique que nous imaginons propose des applications à la fois théâtrales et réelles. Elle devient un lieu de lente évolution, un lieu où les transformations silencieuses deviennent la matière de l'architecte.

La perception est architecturale. L'architecture est une perception.